« Gymnastique musicale pour trouver la voix juste »:

Gymnastique musicale pour trouver la voix juste, la vôtre, non celle empruntée formellement, dans le langage habituel (sans chercher la préciosité ou le maniérisme).

Les impressions ou émotions surgissent d’un courant attractif, plus concrètement, d’une gravitation (propre, peut-être individuelle ?!!). La terminologie (explicite) devrait se formuler, s’in-former (pétrir) dans ce magma en fusion, comme le feu central. Donc s’y référer incessamment; mais, on traduit en langage visuel ou familier, exproprié de son usage pratique, pour le moduler en langage poétique. Résultat : ni le mouvement, ni le vocable ne rejoignent le courant moteur, et mieux, le minent en le masquant, le délestent de son unité attractive, de son centre de gravitation…

Aussi, voici des exercices d’assouplissement et de renversement de perspective visuelle :

A) Usez des Haïkaï pour frapper votre récit ou impression ou ambiance d’une image-clef, ramassée en quelques traits aussi denses qu’incisifs. Plus ce sera concis, mais concret, mieux vous nagerez vers l’émotion initiale, toujours née d’une manière d’exister, c’est-à-dire de rencontrer le monde.

B) Pour élargir, c’est-à-dire, pouvoir choisir le terme ou l’expression heureuse, quand vous lisez, soulignez ou notez, non l’utile, mais l’expression, la formule, qui consonne avec le contexte, que vous auriez aimer employer, à la recherche de laquelle vous avez le sentiment de courir et le soulagement de la lire ou entendre.

C) Pour créer il faut viser. Toujours re-situer dans cette espèce de liquide nourricier, matriciel, que j’appelle un englobant (Horizon des horizons). Donc, comme Bach (écoutez ses préludes et toccatas à l’orgue) en quelque sorte, préluder en cherchant la tonalité: l’unité du poème ou du récit, qui n’est ni épisode anecdotique, ni l’impression au sens courant (non proustien), mais le registre où ils se situent, le Thème, au sens musical, c’est-à-dire, déjà un certain art de dire, parce que de percevoir: regard aux aguets, ses exercés, plume avide mais critique.

Très vite, vous dépasserez le simple renseignement, ou, documentaire journalistique, pour déboucher dans un un « temps retrouvé » proustien, ou « éclaté » durellien, ou, plus tard, un « intemporel » malrutien, qui sera le vôtre: la « vie, la vraie vie », dit Proust. Et moi, je précise : la cible visée.
(copyright: Ania Guini-Skliar)

Dès que les vacances arrivaient, me séparer de Madame Dagan pour de longues semaines était un véritable déchirement. Alors nous commencions une correspondance dense et riche en émotions. Le texte ci-dessus fait partie d’une longue lettre qu’elle m’adressa après que je lui ai envoyé quelques poèmes. Quel que soit le langage artistique qu’on choisit (peinture, sculpture, littérature, musique…), l’élan créateur ne change pas. C’est le « petit bonhomme des Cyclades » qui l’incarne dit Picasso, et il revient sur terre… de temps en temps (La tête d’obsidienne, André Malraux).

Voici trois photos de Madame Dagan et de moi-même prises en 1979 (je crois) lors d’une visite de l’abbaye romane de Saint-Benoit-sur-Loire et de la petite église carolingienne de Germigny-des-Prés.

Madame Dagan a pris la pose, a ri aux éclats et s’est moqué d’elle-même :Je suis « Le Penseur » !…

Courte autobiographie d’Odette Dagan

Philosophe de formation et de profession, j’ai abandonné l’enseignement officiel pour donner une formation plus en prise directe sur la vie: ceci dans un dialogue équilibrant parce que tourné vers l’étonnement et l’admiration, au lieu d’un seul savoir abstrait, éloigné de l’expérience vécue.

En bref, aux environs des années 50, j’ai créé mon cours de préparation à l’lnstitut des Hautes Études Cinématographiques, seule alors sur la place de Paris, avant même la classe officielle de préparation à l’IDHEC du lycée Voltaire, avec qui j’ai d’ailleurs beaucoup collaboré.

Avec plus ou moins d’aléas pécuniaires et de recrutement, prenant peu de candidats, je n’ai depuis jamais cessé, passionnée par le contact établi avec des Oeuvres majeures grâce au cours d’évolution des formes plastiques (architecture, peinture et sculpture) comme principe d’expression des Civilisations, indispensable à l’apprentissage de la mise en scène.

Mais aussi naturellement centré sur la participation hebdomadaire aux grands films d’auteurs, complétant la formation acquise avec André BAZIN, les Cahiers du Cinéma, succédant au travail philosophique et artistique en faculté (Lille – Paris).

De plus, une pratique du théâtre en prise directe, même avec Jean COCTEAU, grâce au « Dr. Knock, joué en Sorbonne avec Louis JOUVET, qui m’avait généreusement invité à fréquenter ses séances de travail en répétition.

Je citerai aussi les dédicaces de Lawrence DURRELL à Beaubourg, de qui j’ai fait plusieurs adaptations au cours. Mais surtout d’André MALRAUX, l’incomparable maître en éblouissant décryptage des « Voix de l’Art ».

De surcroît, la venue chaleureuse de Jean RENOIR et de Robert BRESSON confirmant de leur présence l’influx de leur œuvre.

Des entretiens répétés avec Jacques LOUSSIER à Paris, au Miraval chez lui, sur la musique de film, mais surtout sur la création et l’interprétation tant instrumentale que chorale – après le piano du milieu familial et l’école Chevreul – m’ont incité à deux reprises à créer et diriger une petite chorale polyphonique, de plain-chant, et à l’école provençale.

Cependant, assez critique et craintive à cause du fils à élever, je n’ai pas orienté mon activité vers une réussite, disons sociale. J’ai même refusé, par crainte du bruit et de la fureur journalistique, une offre de Palmes Académiques, de même les interviews à titre de lauréate d’un concours filmique débouchant sur un voyage culturel que j’ai circonscrit aux grands centres méditerranéens : Italie, Grèce, Asie Mineure.

Enfin, pour tout dire, j’ai toujours manqué du temps nécessaire à pouvoir assumer et transmettre à mes élèves le sens des œuvres, celui de la création et de la mise en scène, exceptionnelle épiphanie du domaine filmique autre que commercial et distrayant.

Par là et au delà, j’ai essayé d’éveiller – chez 600 à 700 candidats ou élèves qui m’ont approchée – le besoin de penser par eux-mêmes, au témoignage de Sylvie LOUSSIER, de Marie-Hélène DESCAMPS, et autres réalisateurs- Laurent HEYNNEMAN, Pierre GRANIER-DEFERRE – pourtant privés d’école pour raison de santé et de concours.

C’est à dire de leur donner le « La », pour chanter d’une voix juste la partition à faire de leur vie selon un horizon véritable, à travers la mise en scène, au confluent de toutes les figures de la vie, et, selon les circonstances, dans toute son amplitude, du plus difficilement vécu au plus sublime.

Georges Braque

J’ai rencontré Georges Braque, une nouvelle fois au Grand Palais où il s’expose actuellement.

La première fois, c’était chez Madame Dagan, rue Lalande.

Elle était toute vibration quand elle nous lisait des passages de « Braque le Patron » de Jean Paulhan. Elle nous éblouissait quand elle tournait les pages très abîmées d’un livre qui dévoilait peu à peu l’univers feutré du peintre.

Elle adorait Braque. Elle adorait Paulhan.

J’ai rencontré Georges Braque, une nouvelle fois.

Son élégance et sa noblesse m’ont emmenée loin, très loin, beaucoup plus loin que je ne l’imaginais. a l’intérieur du Grand Palais, je volais d’une salle à l’autre sans m’apercevoir que mes pieds faisaient docilement leur travail. Ce jour-là, j’ai oublié la foule.

Elégance et raffinement, esprit et sensibilité, un vaste univers pourtant tellement intime. Noblesse et simplicité, pas une couleur de trop, pas de trait inutile.

Tout est à sa place, harmonieux même si parfois, une légère inquiétude semble planer à travers les formes. Ses verts, ses noirs et ses bruns, si profonds, nous laissent entrevoir l’âme des poissons morts et la raison d’être des guéridons.

Le Cubisme ? Oui. Avec Picasso ? Oui.

Mais la noble cohérence de Braque, son sens de la mesure et de l’équilibre tout à la fois tangible, musical et délicat nous touchent, droit au but. Et il n’est guère besoin d’explications intellectuelles pour ressentir clairement sa peinture.

Voici quelques-unes de ses réflexions sur l’art :

« Le peintre pense en formes et en couleurs. »

 » La noblesse vient de l’émotion contenue. »

 » L’émotion ne doit pas se traduire par un tremblement ému. Elle ne s’ajoute ni ne s’imite. Elle est le germe, l’oeuvre est éclosion. »

 » J’aime la règle qui corrige l’émotion. »

Pensées et réflexions sur la peinture, Georges Braque, 1917 (Catalogue de l’exposition).

Pour finir, je ne peux résister à citer Jean Paulhan qui mettait à chaque fois Madame Dagan en joie: « (…) Braque propose aux citrons, aux poissons grillés et aux nappes, inlassablement, ce qu’ils attendaient d’être. Ce après quoi ils soupiraient: leur spectre familier. »

Braque le Patron, Jean Paulhan, Gallimard, 1952.

Les Poissons noirs, Geoges Braque, 1942, MNAM, Paris

Ania Guini-Skliar

Cours Dagan

Film de Yann MANCEAU, 2010, 54′,

avec Elizabeth HAYE, dans le rôle de Madame DAGAN,
et Alexia POMMEROL, Mimaï LEROY, Géraldine AZOUELOS, Sébastien VENTURA, Sylvaine LETELLIER

Image : Thierry DELETANG

Montage et mixage son : Jean-Jacques DAHON

Scénario et réalisation : Yann MANCEAU

(Avant de regarder le film, n’oubliez pas d’interrompre le son sur le lecteur musical du blog, en bas de page.)


Cours Dagan 1/3 par YannManceau


Cours Dagan 2/3 par YannManceau


Cours Dagan 3/3 par YannManceau

Odette Dagan, professeur

Toute vie est marquée par des rencontres. L’action, l’amour, l’art, la pensée, qui la constituent, se développent comme elle grâce à ces rencontres. La personne dont je veux parler a joué et continue à jouer un grand rôle dans la mienne. J’ai suivi les cours qu’elle donnait dans le salon de son petit 2 pièces de la rue Lalande dans le XIV° arrondissement de Paris. Elle préparait ses élèves au concours de l’IDHEC, puis de la FEMIS qui l’a remplacé. Philosophe de formation, elle forma chaque année une dizaine de jeunes gens pendant plus de 40 ans.

Pour beaucoup ce fut un élément essentiel de leur formation; ce qui n’a rien à voir avec ce qu’on appelle un bagage: un stock de connaissances bien huilées qui permet de faire rouler la petite machine sociale sur les rails établis d’un métier et de la réussite sociale. A certains d’entre nous elle a donné les moyens de mener les rails où nous le voulons plutôt que de les suivre, ou même de développer nos propres voies ou même de nous passer de rails si nous le pouvons.

Ce qu’elle cherchait à encourager chez ses élèves, la création artistique, à son sens, l’un des sommets de ce que peut réaliser l’être humain, ne se conquiert pas avec un bagage ni avec un plan de carrière.

Très proche de l’existentialisme, marquée par la pensée de l’art de Malraux, elle ne pouvait concevoir une pensée ou un art en dehors d’une expérience sensible. L’art, la vie, quelle différence ? L’art n’existe vraiment, la vie n’est complète, qu’éprouvés par une totalité en devenir, la personne, supérieure à la somme de ses parties (comme l’art, comme la vie) : esprit, coeur et corps.

Les cours sur la création et les créateurs où elle retraçait les étapes de l’évolution des formes plastiques, peinture et sculpture, se célébraient le vendredi après-midi, de 14h30 à 19 – 20h.
Certains élèves sont venus plusieurs années uniquement pour suivre ce cours retravaillé, revisité chaque fois. Le matin, elle retravaillait le sujet du jour. Les notes quasi illisibles qu’elle jetait sur les supports les plus divers: enveloppes, feuilles volantes de carnet, factures de supermarché, servaient de starting-block à sa parole qui se développait comme un fleuve de sa source à l’Océan. Un océan qui n’est pas un terme, un point final, le paradis accordé au destin de la rivière, mais, au contraire, une renaissance, un prolongement de vie quasi-infini: le fleuve disparait en tant que fleuve, mais il continue de participer à la vie de l’océan. Nous avions le sentiment d’assister par moments à une part de la vie de l’esprit.

Cette parole vitale, insaisissable dans une forme fixe, parvenait à franchir les portes plus ou moins rouillées de nos sensibilités encore vierges et pourtant parfois déjà corrompues par la sclérose de la cérébralité ou nos paresseuses routines.

Sa réussite fut de réveiller l’esprit dans nos jeunes carcasses.

Raphaël LOISON

21 juillet 2008

http://1-2-3.soleil.over-blog.com

151 boulevard Murat, 1961

Il y a 50 ans, tandis que les bombes de l’OAS pétaient dans Paris et que les flics enivrés par Papon jetaient les algériens dans la Seine puis tuaient à Charonne, nous étions dix à nous presser dans le minuscule studio d’Odette Dagan près de la Porte de Saint Cloud.

Et dans ce nid douillet, le cheveux frisé, le regard narquois derrière ses verres épais, de sa voix grave et forte mais chaude et mélodieuse, soulignée par des gestes exubérants qui faisait remonter sa jupe (« Si ça continue, je vais me retrouver en brassière !»et ponctuée de rires sou cape dignes d’une adolescente, elle décryptait pour nous tous les mystères de l’art, qui devenait alors limpide évident et surtout nécessaire.

J’avais tout juste 17 ans et je devais être le plus jeune de la bande. Les uns ont intégré l’IDHEC et fait carrière dans le cinéma, d’autres, comme moi, ont suivi un autre chemin. Mais je n’ai jamais oublié cette grande dame qui a transformé ma vie, parce qu’elle m’a tout appris, quand je ne savais pas grand chose.

Or, il semble que je ne sois pas le seul, puisqu’il m’arrive de tomber ça et là sur internet sur une évocation, une citation, voire un vibrante hommage, émanant d’anciens élèves de tous âges et toutes origines ; mais jamais rien d’un tant soit peu institutionnel, qui marquerait la reconnaissance de la profession voire celle d’instances éducatives ou culturelles. Si bien qu’au fil du temps m’est venu le sentiment croissant qu’il y avait quelque injustice à ce qu’une telle influence exercée sur plusieurs centaines de jeunes gens soient ainsi passée par pertes et profits.

Et c’est pour tenter de pallier ce silence assourdissant que ce blog a été créé. Puisse-t-il permettre à un nombre croissant d’anciens élèves d’honorer la mémoire de notre chère Odette Dagan, en apportant leur témoignages. J’attends avec gourmandise de cet extraordinaire dialogue entre les générations, non point tant qu’il confirme l’intangibilité des principes fondateur de son enseignement, mais plutôt qu’il nous révèle la manière dont son goût a pu évoluer, butinant ça et là… Soit de manière triviale : je voudrais tant savoir quels étaient ses films préférés en 1970, 1980, 1990 ?

La nouvelle vague

Jacques DEMY, Lola (1961)

François TRUFFAUT, Jules et Jim (1962)

Agnès VARDA, Cléo de 5 à 7 (1962)

Jean-Luc GODARD, Une femme est une femme (1961)

Les grands maîtres

Friedrich Wilhelm MURNAU, L’aurore (1927)


Oblio-All'una di notte-Sunrise- L'aurore-Murnau par obliomusica

Jean RENOIR, Une partie de campagne (1936)


Jean Renoir, "Partie de campagne" (1936) par seasonwitch

Orson WELLES, La dame de Shanghai (1947)


Au palais des glaces par Leboc

Max OPHULS, Le plaisir (1951)

Robert BRESSON, Pickpocket (1959)


Pickpocket (Bresson) – Seq. Initiation par ecran-total

Robert BRESSON, Mouchette (1967)